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RAMASSER DU BOIS FLOTTANT

Shortly upon that shore heaped was
Exceeding riches and all precious things
The spoyle of all the world...
[ Peu après sur ce rivage s’entassèrent
Richesses sans nombre, choses précieuses,
Butin du monde entier....]
The Faerie Queene, Livre III, Chant IV, verset XXII

C’est ainsi qu’Edmund Spenser décrit à son petit-fils Marinell, « l’énorme trésor » que le Dieu de la Mer fait jeter sur le rivage par les vagues.

Je pense souvent à ces vers quand j’arrive à Chiswell, village blotti à l’endroit précis de la côte sud de l’Angleterre où la masse rocheuse de l’île de Portland rencontre la pointe orientale de la Chesil Bank, extraordinaire plage de galets, haute et raide, qui s’étend vers l’ouest sur vingt kilomètres.

C’est là que je viens le plus souvent ramasser du bois flottant. Tâche difficile : il doit fréquemment être traîné ou porté sur une distance appréciable, et marcher sur les galets est vite épuisant. Mais c’est un excellent endroit, et pour plusieurs raisons.

Le bois flottant y est abondant. L’île de Portland fait saillie dans la Manche, bloquant les courants venus de l’ouest, si bien que tout ce qui flotte est jeté sur le rivage. On ne peut prévoir la qualité ou la quantité - on longe comme un chasseur la ligne marquant la dernière marée - mais il y a toujours des surprises et des merveilles dans le fouillis d’algues, de coquillages, de poissons morts, d’ossements d’oiseaux, de filets de pêche, de cordages, de boîtes de conserve et des détritus de plastique typiques du monde moderne.

Parfois il y a moins de bois que de plastique, celui-ci l’a remplacé pour les coques des navires, leurs équipements, les boîtes ou les brosses, et il y a des sacs et des bouteilles partout. On trouve quand même toujours du bois.

Il a souvent été taillé et façonné, parfois peint, vernis, vissé, collé, cloué, et a eu pendant des années un usage précis. Après une bourrasque, on dirait que tout le bois flottant d’une des voies maritimes les plus actives du monde a fini sur le rivage. Il a une histoire non seulement naturelle, mais humaine ; sur la côte, un peu plus à l’ouest, on ne trouve guère que des branches charriées par les fleuves, ou tombées des falaises.

Les vents sont souvent violents, les vagues de grande ampleur, la plage de galets est très raide, si bien que tout ce qui vient s’y échouer est violemment secoué. Le plastique lui-même « est transformé par la mer / en quelque chose de riche et d’étrange ». Le bois est projeté sur le rivage, puis emporté par le ressac, en se heurtant aux galets. Formes et surfaces sont donc érodées et polies- important élément de la transformation esthétique qui fait du bois flottant un matériau attirant. Selon les conditions météo, il arrive aussi du bois venu de l’océan, parfois transformé de manière encore plus radicale : des mollusques xylophages y ayant creusé de grands trous.

La plage de galets fait face au sud : le bois qui vient s’y échouer est donc exposé non seulement aux vents salés, mais aussi au plein soleil qui le délave au point de lui donner une couleur d’un gris argenté.

Robert Race

texte de présentation de l’exposition Robert Race - de simples automates (décembre 2001)